Jeva

Lorsque je demandais au barman, il me montra d’un signe de la tête une personne assise sur la terrasse, à l’endroit où c’était le moins éclairé. En se retournant il me dit : « Jeva, c’est comme ça qu’on l’appelle par ici. »

Je n’avais pas le choix je devais absolument trouver le moyen de rejoindre les États-Unis. La seule voie où je ne me retrouverais pas en contribution forcée était par la mer. Je commandais deux verres de rhum et allais en direction de l’homme assis. 

En m’approchant de Jeva, je remarquais à la lueur des bougies posées sur les tables adjacentes qu’il était vêtu d’une veste avec un col couvrant ses joues jusqu’au oreilles. Il portait son attirail de marin, un pantalon anti-orage et des chaussures surement montante mais plutôt fines pour des bottes. 

Il dû sentir mon approche car il releva légèrement sa tête. Je m’arrêtais à deux mètres environ de lui et prononçais son nom : « Jeva ? », l’air interrogateur. Il tourna la tête lentement et leva son regard vers moi. Si je n’avais pas bu un verre avant j’aurais fui ou au moins baissé le regard.
Je découvris des yeux noirs profonds et perçant. Il avait une énorme cicatrice sur son oeil gauche. Elle traçait un trait droit du haut vers le bas en passant par le centre de l’oeil le traversant complètement, comme si une lame l’avais tranché en deux. Mais son oeil était intact.

En plus de rester la bouche légèrement ouverte, je me rendis compte que les tables autour de moi étaient vide qu’il n’y avait plus aucun bruit environnant. Le temps s’était arrêté un instant et j’avais l’impression que tout le monde m’observaient. 
L’aura de Jeva était terrorisante et les personnes du bar le savaient.

Je balbutiais et fini par prononcer quelques mots : «  On m’a dit que vous traversiez l’atlantique prochainement ? »

En continuant à me regarder il pointa d’un geste imperceptible de la main la chaise à coté de lui. Il regarda aussi très rapidement les deux verres que je tenais à la main. J’avais eu une bonne idée, je le remerciais et posa le verre de rhum que j’avais pour lui sur la table puis m’asseyais. Il esquissa un mince sourire qui réchauffa l’ambiance. 

Jeva avait la peau sombre et les traits tirés comme les personnes de la mer prenant le soleil en permanence. Ses épaules et son cou étaient tellement larges qu’il paraissait telle une véritable force de la nature. Le plus terrifiant était la total sérénité et son calme trop calme. Sa respiration était extrêmement lente.

Il prit le verre que je venais de déposer et tendis le bras en ma direction. « Santé !
– Santé » répondis-je d’un ton un peu plus assuré en cognant mon verre pas trop fort contre le siens. Les conversations alentours reprirent.
Sa première gorgée fit descendre le verre de moitié. « Qu’est-ce qui t’amène ici ? » Me demanda-t-il.
Je pris une gorgé aussi avant de me lancer. « Je voudrais aller aux États-Unis et je ne peux pas y aller autrement que par la mer. 
– Et tu sais naviguer ? » dit-il en me jaugeant imperceptiblement de haut en bas. Il aurait presque surement pu dire lui-même que j’avais quelques notions mais que je n’avais fais de bateau plus d’une semaine. 
« J’ai déjà fais un peu de voilier quand j’étais jeune. Mon père m’amenait faire le tours des îles. » dis-je en pointant mon pouce vers la plage qui se trouvait à coté du bar.

Quelques secondes s’ensuivirent pendant lesquelles son regard se fis transperçant. Comme si ce que je venais de lui dire lui signifiait quelque chose d’important pour lui. Puis, il prononça ces mots comme si nous étions de vieux amis : « Je dois partir mardi, tôt. Pas après 6h car l’orage revient. Qu’est-ce que t’en dis ? ».
Je ne m’attendais pas à une proposition aussi rapide, je répondis que oui sans savoir ce que ça impliquait.
Puis il annonça « T’as le droit à un sac pas plus, mon navire n’est pas grand, il est dans le hangar 15 sur la plage du port. Ah ! Tu t’appelles comment ?
– Léo » répondis-je timidement en me rendant compte que je ne m’étais même pas présenté. Il regarda au loin pensif. « Évidemment » me dit-il. « Merci pour le verre et à mardi. »

Il se leva et termina le verre que je lui avais donné. Les personnes qui avaient repris leurs conversations s’interrompirent de nouveaux. Il parti d’un pas lent en regardant le ciel déjà noir mais étoilé. Il siffla d’un souffle puissant comme pour signaler quelque chose à je ne sais qui. Quel personnage étrange, pensais-je. Il m’inspirait la peur mais aussi la confiance. Un étrange sensation d’avoir connu Jeva me vint mais c’était impossible. je m’en serais souvenu. Je rendis le verre au bar. Un homme plus grand que moi me fit un signe et me dit tout bas : « je serais toi je ne lui ferais pas confiance, personne n’est jamais revenu d’un voyage avec lui. ». 

J’avais accepté, et c’était ma seule chance. 

Just Another Story – Jamiroquai